Le sphinx et la dame aux tresses

Par Michel Aubé, passionné de Biodiversité

Sur la pente douce du sentier vers le lac, le soleil baigne les phragmites d’une couleur de miel. En cette mi-octobre, il fait presque vingt degrés. Sphaignes, mousses, plantules et fougères se disputent la moindre parcelle. Çà et là, de petites tiges pointent vers le ciel leur inflorescence spiralée. Il s’agit de spiranthes (du grec speira = spirale; anthos = fleur), de délicates orchidées sauvages découvertes sur le territoire du CINLB à la fin de l’été 2020.

Leurs pétales, tout blancs à leur maturité en septembre, commencent à brunir avec le refroidissement de la température. Les anglophones ont donné à ces plantes le joli nom de Ladies’ Tresses, car la disposition des fleurs en hélice autour de la tige évoque l’entrelacement des cheveux en tresses. Jusqu’en 2017, on en comptait cinq espèces au Québec, dont la Spiranthe penchée (Spiranthes cernua) qui était considérée comme la plus commune et la plus répandue.

Celle-ci se présentait toutefois selon plusieurs variétés, si bien que les botanistes parlaient plutôt d’un «complexe d’espèces». Cette expression désigne un groupe d’organismes étroitement apparentés, partageant un même habitat, mais présentant parfois des différences significatives. Celles-ci ont été attribuées à divers phénomènes observés au sein du complexe, concernant notamment des variations au plan de la symétrie florale ou des modes de reproduction (hybridation, autofécondation, ou même parthénogénèse sans fécondation).

Des chercheurs ont travaillé à clarifier ce complexe en combinant plusieurs méthodologies: comparaison morphologique détaillée des différentes parties des espèces semblables, répartition biogéographique, analyse génétique, filiation phylogénétique retraçant l’histoire évolutive, histoire taxonomique. Les résultats de leur recherche, publiés en décembre 2017 dans la revue Systematic Botany, font désormais autorité sur la répartition des spiranthes. Le nombre de variétés associées au complexe a été considérablement réduit et Spiranthes cernua a été retirée des espèces québécoises, car sa distribution est plus méridionale.

Les anglophones ont donné à ces plantes le joli nom de Ladies’ Tresses, car la disposition des fleurs en hélice autour de la tige évoque l’entrelacement des cheveux en tresses. – WIKIMEDIA COMMONS

Par contre, trois nouvelles espèces de spiranthes ont été dissociées du complexe et ajoutées à la biodiversité québécoise: incurva, arcisepala et ochroleuca. Celle qui a été observée au CINLB est Spiranthes incurva, dont le nom anglais est Sphinx Ladies’ Tresses. Dans la mythologie grecque, le sphinx était une créature ailée au corps de lion et à la tête de femme. Posant des énigmes aux passants, elle tuait ceux qui n’arrivaient pas à les résoudre. Les auteurs de l’article ont associé ce terme à l’espèce incurva, en raison des multiples défis posés aux botanistes par l’identification des variétés du complexe cernua. Le nom français adopté pour Spiranthes incurva est… «Spiranthe sphinx».