Visiteur extraterrestre… ou vestige préhistorique?

Par Michel Aubé, passionné de Biodiversité

Avec son œil marqué d’une croix, sa peau rugueuse et sa mâchoire de corne plissée, cette tête étrange évoque vaguement E.T., l’extraterrestre. Lorsque «la chose» dérive de tout son long, à la surface de l’onde, le cou étiré, le dos caréné luisant comme un cuir neuf et la longue queue crénelée ondulant sinueusement, on croirait qu’un alligator s’est établi au lac Boivin. Et quand la bête prend terre, avançant lourdement sur ses pattes puissantes, équipées de longues griffes, on imagine quelque dinosaure, égaré d’un autre âge, qui arpente nos rives.

La Tortue serpentine est la plus volumineuse et la plus primitive de nos tortues d’eau douce. On estime qu’elle était déjà présente il y a 40 millions d’années, et qu’elle a peu évolué depuis. Sa carapace olive foncé est moins étendue que chez ses cousines, si bien qu’elle ne peut y cacher sa tête, ses pattes et sa queue. Sur le ventre, la surface de son plastron jaunâtre et cruciforme est également limitée. Chez le mâle adulte, la carapace dépasse 40 centimètres et la queue est de longueur équivalente.

Le nom scientifique, Chelydra serpentina, provient du grec (khelonia = tortue; hydra = serpent d’eau). Le caractère reptilien est accentué par le nom romain de l’espèce (serpentina), décerné en raison de son mécanisme de défense, lorsqu’elle est importunée. Gueule ouverte, elle projette alors brusquement son cou, aussi long que la carapace, à la manière des serpents. Cette espèce omnivore gobe tout ce que ses mâchoires puissantes lui permettent d’attraper. Son menu est principalement végétarien, mais elle apprécie également des poissons, des amphibiens ou des mollusques … et même quelques canetons ou jeunes rats musqués passant à sa portée. C’est aussi un important charognard qui débarrasse le lac des carcasses de poissons, de tortues ou d’autres animaux morts.

L’eau peu profonde du lac Boivin, son fond vaseux et sa végétation aquatique abondante lui offrent un habitat de prédilection. Les berges sablonneuses et ensoleillées constituent également un lieu de ponte idéal. La femelle y dépose dans le sol deux à trois douzaines d’œufs, ronds comme de petites balles de ping-pong, qui écloront après deux à trois mois. Le 19 juin 2020, une Tortue serpentine a pondu dans un sentier traversant le jardin d’oiseaux, en face du kiosque du CINLB. Le lieu a été protégé, et le 31 août, 24 petits ont émergé du nid et ont été portés au lac.

Avec son œil marqué d’une croix, sa peau rugueuse et sa mâchoire de corne plissée, cette tête étrange évoque vaguement le visiteur du film E.T., l’extraterrestre. – WIKIMEDIA COMMONS

À terre, quand la bête avance lourdement sur ses pattes puissantes, équipées de longues griffes, on imagine quelque dinosaure, égaré d’un autre âge, qui arpente nos rives. – WIKIMEDIA COMMONS