Le sacrifice du Roi pêcheur

Par Michel Aubé, passionné de Biodiversité

Quelle bête! Le corps fait 2,8 centimètres, mais avec les pattes déployées, la bestiole en atteint presque huit, recouvrant la paume d’une main. Majestueuse telle une reine, Dolomedes tenebrosus est la plus grande araignée de la province. Le genre regroupe trois autres espèces au Québec, toutes des araignées pêcheuses trouvées près des plans d’eau. Pour cette raison, elles sont parfois appelées «araignées des quais». Dolomedes provient du grec et signifie «rusé», par allusion au mode de chasse en embuscade.

Tenebrosus, «la sombre», a une robe velue, teintée de brun et de gris, qui la dissimule sur les troncs d’arbres ou les rochers bordant les marécages. Les poils qui recouvrent ses pattes lui permettent d’exploiter la tension superficielle de l’eau, où elle peut marcher à son aise. Comme la plupart des araignées avec leur toile, elle utilise les vibrations à la surface de l’onde pour repérer ses proies : poissons, insectes aquatiques ou amphibiens. Embusquée sur la rive, elle tapote parfois légèrement l’eau pour les attirer, et peut en capturer qui font deux fois sa taille.

Le mâle de l’espèce pratique une mode très rare de reproduction, la «monogynie». De toute sa vie, il n’aura qu’une seule compagne, qui n’a jamais été accouplée et qui est judicieusement choisie, et il ne vivra lui-même qu’un seul accouplement. Dès que son pédipalpe a pénétré l’épigyne de la femelle et que le transfert du sperme est entamé… le mâle tombe inerte, son cœur se fige et il se laisse mourir! La femelle trainera son corps mutilé… et en fera parfois même son repas!

Selon la théorie de l’évolution, une stratégie codée dans les gènes se répandra dans l’espèce si elle maximise leur passage à la descendance. La monogynie est rencontrée lorsque le ratio mâles/femelles est élevé et que la taille de la femelle excède largement celle du mâle. Dans ces conditions, le choix d’une femelle vierge à laquelle le mâle transmet le maximum de sperme et où son corps inerte bloque l’accès à d’autres mâles, augmente ses chances de propager ses gènes.

Dolomedes tenebrosus est souvent observé tête en bas, à l’affût, camouflé sur l’écorce des tronc d’arbres ou sur les rochers bordant les marécages. – WIKIMEDIA COMMONS

Le curieux destin de ce mâle «pêcheur» rappelle celui… du Roi pêcheur, le dernier gardien du Graal dans la légende arthurienne. Blessé à l’aine, il ne peut plus monter à cheval ni guerroyer, et passe ses journées à pêcher dans les eaux bordant le château. Les mythologues, qui étudient les mythologies et les traditions culturelles à travers le prisme des études religieuses, de la littérature et de la psychanalyse, prétendent que la blessure du Roi pêcheur est la mutilation expiatoire d’une faute passée, sans doute sexuelle, un destin qu’il accepte afin de transmettre son précieux trésor, le Graal…