Un poison de flèche pour abattre… le cancer

Par Michel Aubé, passionné de Biodiversité

C’est un curieux arbre: on dirait des branches de conifères, à peine longues de plus d’un mètre, simplement fichées en terre et retroussées vers le ciel. Mais c’est bien vivant et ça couvre quelques dizaines de mètres carrés, telle une petite colonie. Cette apparence lui a valu le nom vernaculaire de «sapin trainard». Ses aiguilles plates terminées par une petite pointe sont d’un beau vert sombre. L’arbre fait bien partie des conifères, mais il n’est pas résineux et, paradoxalement… il ne porte pas de cônes! Ses graines sont plutôt contenues dans des «arilles», qui ont l’apparence de petits fruits écarlates et charnus, en forme de coupe, entourant chacun une seule graine.

C’est l’If du Canada (Taxus canadensis). Répandu au CINLB, il appartient à un genre qui comprend seulement neuf espèces dans le monde. Et toutes sont extrêmement toxiques, dans toutes leurs parties – bois, écorce, aiguilles, graines – sauf l’arille. Celui-ci a une texture gélatineuse et un goût légèrement sucré… mais il faut recracher le noyau sans le croquer! Les grives et les jaseurs en sont friands, et comme leur système digestif ne dégrade pas la graine, leurs déjections contribuent à propager l’espèce. La dangerosité de la plante est cependant telle qu’à peine 250 grammes de branches broutées par un cheval de 500 kg suffisent à le tuer en quelques minutes.

Cette toxicité provient des «taxines», des molécules à bases azotées (alcaloïdes) qui gênent les échanges de sodium et de calcium, entravant la contraction musculaire, particulièrement au niveau du cœur. La mort est généralement provoquée par un arrêt cardiaque, rapidement après l’ingestion. Or cette propriété est connue depuis des millénaires, et déjà dans l’Antiquité, les Celtes et les Parthes en enduisaient de sève les pointes de leurs flèches pour la chasse et la guerre.

Une utilisation bénéfique de ce poison a plus récemment été découverte. Dans les années 1960, le National Cancer Institute américain lance un vaste programme de recherche visant à tester l’usage de produits naturels pour le traitement du cancer. Plusieurs milliers de plantes sont examinées et des extraits d’ifs révèlent l’existence de nouvelles molécules, les «taxanes», qui présentent des possibilités exceptionnelles pour contrer le cancer. Celles-ci agissent en bloquant la division cellulaire, entravant ainsi la prolifération des cellules cancéreuses. De puissants médicaments en sont dérivés, notamment le paclitaxel et le docetaxel, permettant de traiter efficacement les cancers des ovaires, du sein, de la prostate, du poumon et de l’estomac.

Bien qu’il appartienne aux conifères, l’If du Canada ne porte pas de cônes, mais des «arilles», qui ont toute l’apparence de petits fruits écarlates et charnus, en forme de coupe, entourant chacun une seule graine. – PHOTO MICHEL AUBÉ

Une colonie d’Ifs du Canada apparait tel un ensemble de branches de conifères, dépassant à peine un mètre, qui semblent simplement fichées en terre et retroussées vers le ciel. – PHOTO MICHEL AUBÉ