Le petit loup qui chasse sous la neige

Par Michel Aubé, passionné de Biodiversité

Le silence glisse telle une fine poudrerie sur le sol blanc de février. Une immense paix règne, étrangère à l’effervescence des autres saisons. Pourtant, au ras du sol sous la neige, une intense activité se déploie. Certaines de ces espèces en chasse ont été recensées au CINLB au moyen de pièges-fosses. Parmi elles, quelques Trochosa terricola (du grec trochosa : «courant vite» et du latin terricola : «vivant au sol»). Elles appartiennent à la famille des Lycosidés… les araignées-loups!

Les membres de cette famille ont un corps robuste et ne tissent pas de toile pour leur capture. Ils attrapent plutôt leurs proies à la course, ou s’embusquent pour les surprendre et les attaquer férocement. Leur nom, déjà mentionné dans l’antiquité en raison de leur comportement, provient du grec lycosa : «qui lacère comme un loup».

Attirés par les phéromones des femelles, les mâles entament pour les séduire un concert de percussion parfois audible jusqu’à six mètres. Mais ils ne tapent pas directement le sol, et disposent plutôt d’un organe stridulatoire à la jonction d’une articulation. Le son produit est amplifié au contact de la litière qui agit comme caisse de résonance. La femelle consentante effleure de ses pattes celles du mâle, après quoi celui-ci grimpe sur son dos en position tête-bêche. De là, il cherche par les côtés à atteindre de ses pédipalpes l’épigyne de la femelle.

Dix jours plus tard, la femelle, tisse une enveloppe dans laquelle elle pondra quelques douzaines d’œufs. Elle trainera plusieurs jours ce sac attaché à ses filières, soulevé légèrement du sol pour ne pas l’effriter. Dès l’éclosion, les petits s’entasseront précipitamment, telle une pelote de laine, sur l’abdomen de la mère. Elle les trainera ainsi quelques semaines, jusqu’à leur autonomie. Les Lycosidés sont les seules araignées ayant ce comportement maternel typique.

En 2011, en Alberta, le naturaliste John Sloan a trouvé dans ses pièges-fosses une Trochosa terricola «gynandromorphe»: un individu dont la moitié gauche était femelle et la moitié droite, mâle! Cet étrange phénomène est surtout documenté chez les insectes et les crustacés. Sur la photo fournie, seul le pédipalpe droit présente la forme mâle d’un petit «gant de boxe», et la chélicère gauche a la forme plus longue et robuste des femelles. Sur la face ventrale, il n’y avait que la moitié gauche de l’épigyne. Les chercheurs estiment que, chez les araignées, cette anomalie se rencontre chez un individu sur environ 17 000!

Dès l’éclosion, les petites trochosa s’entassent précipitamment, telle une pelote de laine, sur l’abdomen de leur mère. Elle les trainera ainsi quelques semaines, jusqu’à leur autonomie. – PHOTO STEVE NANZ

Chez cet individu «gynandromorphe», seul le pédipalpe droit présente la forme mâle d’un petit «gant de boxe», alors que la chélicère gauche a la forme allongée des femelles. – PHOTO JOHN SLOAN